Potosi Señor, ou le Pot au Diable
Potosi c'est une ville incroyable !
Elle mêle la beauté passée et présente avec l'horreur, passée et présente elle aussi...
Un peu d'Histoire est nécessaire pour bien comprendre la dimension exceptionnelle qu'a cette ville qui n'était autre que la ville la plus peuplée et la plus riche de toute l'Amérique aux XVIe et XVIIe siècle jusqu'à son déclin à la fin du XVIIIe siècle...

Peu après leur colonisation de l'Amérique du Sud, les Espagnols eurent vent via un Inca de la région de Potosi que de l'argent était présent dans un mont, le Cerro Rico, grand mont dominant ce qui n'était d'abord qu'un humble village de montagne.
Mais dans cette montagne sacrée pour les Incas et que ces derniers n'osaient donc toucher, les Espagnols découvrirent le plus grand gisement d'argent du monde, pur à 95%, quelques centimètres sous la terre...
Il leur fallut peu de temps pour exploiter cette soudaine richesse, faire venir des esclaves africains pour travailler aux côtés des esclaves indigènes, développer la culture de la coca pour en fournir aux mineurs (après s'être rendu compte que les mineurs mastiquant de la coca travaillait plus longtemps, sans pause, et n'avait pas besoin de manger durant la journée...), et tirer des richesses infinies de cette montagne rebaptisée "Mont Riche" (Cerro Rico). Ainsi une ville vit le jour, riche, très riche, attirant de nombreuses convoitises et donc de nombreuses personnes, dont les bâtiments coloniaux décorés avec raffinement et richement ornés constituaient le centre colonial, et des baraquements simples les logements des ouvriers. Certaines rues étaient même pavées d'argent au XVIIIe siècle devant l'abondance de la richesse... Pour se donner une idée de cette richesse, il faut réaliser que la Couronne Espagnole n'a presque dépendu que de l'argent de Potosi pendant 2 siècles.... et on dit qu'ils auraient pu construire un pont d'argent entre Potosi et Madrid s'ils l'avaient voulu...!

Mais comme toute richesse coloniale, elle s'accompagne de l'autre extrême, la misère ultime, et cela va avec un trafic intense d'esclaves, qui moururent non par milliers mais par millions dans les antres de cette montagne, d'épuisement, de maladies pulmonaires (tuberculose, silicose..), de faim, d'accidents, de mauvais traitements... Des écrits rapportent 50 morts en moyenne par jour, à comptabiliser sur plus de 2 siècles... Mais là n'était pas la préoccupation des Espagnols, l'Humanisme était une notion bien étrangère à cette époque.
Ainsi les mineurs passaient un an dans la mine, sans sortir, sans lumière du jour, travaillant, mangeant, dormant dans la mine. Les Espagnols avançant leur paye annuelle pour nourrir et loger leur famille à l'extérieur. Et lorsqu'au bout d'un an ils pouvaient sortir (s'ils arrivaient à survivre un an...) et touchaient leur paye, aveuglés par le soleil, les Espagnols leur demandaient de rembourser le logement et la nourriture qu'ils avaient reçu dans la mine !!! Ainsi les mineurs se voyaient obligés de retourner travailler un an pour évitrer de mettre leur famille à l'extérieur en péril... quand je pense qu'on critique notre système capitaliste ! à côté ça reste un peu plus humain... (quoique...).
Et aujourd'hui le Cerro Rico, bouffé de toutes parts telle une fourmillière ou un gruyère, se dresse toujours là, et un peu plus de 5000 mineurs continuent d'y aller extraire de la roche (étain, argent de mauvaise qualité, zinc et plomb notamment), regroupés en coopératives exploitant certaines mines, et vendant ce qu'ils ont extrait pour leur propre compte, et pour une paye misérable.

Et ces mineurs continuent de travailler avec les outils d'antan, médiévaux : une pioche, un marteau, des bâtons de dynamite, des chariots rouillés poussés à 3 ou 4 sur des rails défoncés, et surtout de la sueur et de l'huile de coude... un retour en arrière de 400 ans je vous jure !
Et ces mineurs continuent de respirer des gaz toxiques à longueur de journée, d'extraire des métaux toxiques, et de se remplir les poumons d'amiante et de silice pour mourir précocément et sans souffle de silicose, d'asbestose, de tuberculose qu'ils se refilent entre eux, en moyenne après 15-20 ans de travail exténuant, ou bien plus rapidement d'un accident (chute, éboulement, accident de dynamite...). Leurs femmes le savent très bien elles qui prient pour avoir un enfant le plus tôt possible après leur mariage afin de ne pas se retrouver toute seule une fois leur mari englouti par la montagne...
Le contexte est donc intense comme je vous le disais.
Mais il n'en serait rien si ce n'était que de l'histoire orale et si on ne pouvait se rendre compte par ses propres yeux de la condition de travail de ces mineurs. Car là on ne parle pas de musée, mais de "visite" de la mine qui consiste en fait à aller rencontrer ces mineurs qui travaillent comme des fous au sein de ce monstre aux dizaines de niveaux , à des températures variant de 0ºC à 45ºC, à se plier à leurs conditions de travail, à monter des échelles instables, passer au-dessus de trous sans fond, se faufiler dans des tunnels au noir impénétrable à la lumière de sa lampe frontale synonyme de fil d'Ariane, transpirer, se frotter aux parois, patauger, croiser des parois remplis de cristaux de silice, respirer l'odeur caractéristique des poches de gaz toxique quand on en traverse une...
Ce n'est pas une visite mais une expérience. Les mineurs poussent des chariots d'une tonne, répètent inlassablement pendant des heures le même geste (creuser la roche à la pioche, remplir des sacs de pierre à la pelle, soulever un sac de pierre par lìntermédiaire de systèmes de poulies pour le remonter des profondeurs, le vider dans une brouette, vider la brouette dans le chariot, pousser le chariot à la sortie, remplir les sacs de pierre).
Et quand on dit mineurs, n'allez pas vous imaginer de vieux barbus tout noirs. Pas de charbon et peu d'adultes ici. On y croise des enfants qui commencent à aider leur père et à se former dès l'âde de 14 ans... des enfants-mineurs adultes et condamnés avant l`âge...

Et ce monde, car il s'agit bien d'un autre monde, a ses codes et ses dieux propres, qu'il faut vénérer comme le font ces mineurs tous les jours avant et après le travail.
A l'extérieur, à la lumière, on vénère le Christ ; l'Eglise catholique règne en maître, mêlée aux croyances précédant la colonisation, à savoir le culte de la Pachamama (la déesse-mère de la Terre).
A l'intérieur du monstre qui a tué et où reposent tant de morts et d'âmes, et qui continue de tuer sans discernement, dans l'obscurité totale, on vénère le Tio, à savoir le Diable, qui peut à tout moment décider de prendre la vie de n'importe quel mineur. Pourquoi le "Tio" ? Parce que les indigènes ne savaient pas prononcer la consonne "D" et qu'ils appelaient cet autre Dieu, "Dio", déformé en "Tio".

Le Tio est présent dans chaque galerie, là où la lumière n'entre plus. Il s'agit donc de lui offrir tout ce que le mineur va consommer pour pouvoir travailler plusieurs heures de suite sans s'arrêter : des feuilles de coca que mastiquent les mineurs en groupe, tous en cercle, pendant une grosse demi-heure le matin avant de rentrer dans la mine, pour ne pas avoir faim et moins ressentir la fatigue, des cigarettes de tabac pur (sans filtre bien sûr, on est dans un environnement dur là, les filtres ça sert à rien vu ce qu'ils se tapent à côté dans les poumons) qui servent en les allumant à détecter la présence de gaz potentiellemt dangereux ou trop toxiques, et de l'alcool à 96ºC pour se réchauffer quand il fait trop froid, se redonner du courage, et surtout pouvoir s'aliéner sans trop en être conscient...

Tout ceci nous l'avons bien sûr expérimenté, nous pliant consciencieusement aux rites censés apaiser le Tio, en tenue de mineur, veste, pantalon et frontale du plus bel effet, après être res
tés 3 bonnes heures dans cet enfer, et avoir testé la dynamite !!!
Et on en est ressorti profondément émus pour la condition de ces mineurs qui restent très fiers de faire ce travail, en hommage à leurs courageux ancêtres aux destinées aussi tristes que la leur, mais aussi bien sûr choqués par leurs conditions de travail qui restent inhumaines.
Plus anecdotiquement nous avons aussi pu expérimenter et découvrir la scene rock metal locale... au Chivaz Bar !
Dommage on avait oublié de se laisser pousser les cheveux et laissé notre cuir et nos bottines a casa, pas comme le public au look parfait, sans parler du chanteur avec son jean troué, sa ceinture et son bandana léopard au genou, son marcel psychédélique et ses chaines cloutées aux poignets et autour du cou... En tout cas on était bien immergé avec les locaux, et il a fallu pas mal d'efforts pour pas se laisser submerger par les différents breuvages offerts par nos nouveaux potes et par le patron !!


Plus qu'une visite ou une expérience, c'est bien un voyage dans un autre monde, la rencontre d'autres humains, un espace entre le passé et le présent, l'Histoire écrite et l'Histoire qui se vit devant nous, quelquechose d'unique au monde.